Archive: Les rendez-vous de l'histoire.

Je n'avais pas encore 18 ans quand j'ai rejoint le Maquis du Vercors dans les premiers jours de mai 1944.
Je fus affecté au .C. de l'unité qui devait donner naissance au 6° Bataillon de Chasseurs Alpins stationné à Saint Julien en Vercors.
Lors de l'attaque du plateau, la compagnie du Lieutenant Chabal était partie par autocar pour aller prendre position sur les hauteurs de Bois Barbu et Valchevriée. Le destin voulut que je reste en base arrière avec un camarade et l'on nous avait bien dit " on viendra vous chercher les gars ". Hélas il n'en fut rien car personne ne revient et il fallut nous décider à quitter la maison, vide de nos chefs, après avoir brûlé tout ce qui était important et enfoui nos uniformes et nos armes dans un grand trou creusé dans le jardin. Nous avons emprunté des vêtements civils dans une maison de paysans, ceux-ci étant partis se cacher dans les bois et nous avons laissé Saint Julien en Vercors derrière nous pour tenter de traverser les lignes ennemies. Après quelques péripéties au travers de la forêt, tenaillés par la peur, la faim, la soif et les nuits blanches nous avons rencontrés un groupe de maquisards avec un chef de file auquel nous nous sommes joints. Malheureusement à la baraque des charbonniers le groupe enterra ses armes et nous passâmes la nuit dans une grange où un vieux bonhomme nous offrit du pain, de l'eau et du fromage en nous demandant de partir très vite car les Allemands allaient encore revenir faire un contrôle. Au petit matin le groupe est parti en me disant " salut Allard et bonne chance ! " Je restais seul et repris ma route, mon instinct me conduisit vers une petite ferme où je demandais l'hospitalité. J'étais chez " Papa Robert ". Après quelques jours passés à aider dans ses travaux il me procura une attestation signée du maire de Sainte Eulalie comme quoi je servais chez lui depuis un an comme commis de ferme. Muni de ce précieux document je quittais Papa Robert en lui promettant de revenir le voir la guerre finie, (ce que je fis 10 ans après). Sur la route, entre Pont en Royans et Auberives, une voiture de la feldgendarmerie stoppa pour me contrôler et malgré mon " attestation " je me retrouvais entre deux feldgendarmes qui me conduisirent à l'école communale de Saint Nazaire en Royans transformée en prison.Après de nombreux interrogatoires, au matin du troisième jour je passais en cour martiale. Les jours précédents nous avions remarqué, mes codétenus et moi, aux travers des volets fermés, que de petites groupes de prisonniers partaient en bras de chemise et une pelle à la main en direction du parc du château. Nous pensions , au début, à une corvée, mais après, le bruit de détonations et le fait qu'ils ne reviennent pas, nous faisaient comprendre l'affreuse réalité. Il était donc dix heures, j'étais debout devant ces gradés qui me questionnaient et qui voulaient  savoir pourquoi je n'avais pas de carte d'identité et pourquoi j'avais quitté monsieur Robert. Je leur expliquais, la peur au ventre et des larmes dans les yeux que je voulais rejoindre ma famille. Au bout d'un temps qui me paru une éternité et après de nombreuses concertations entre eux ils décidèrent de me libérer et de m'établir une autorisation de circuler. Muni de ce papier je quittais l'école sans savoir ou aller. Sur la place du village je me dirigeais vers le café du commerce pour demander de l'eau (je n'avais pas un sou en poche). La patronne m'a aussitôt mis à la porte en me traitant de canaille et de bandit, sachant que je sortais de l'école et m'accusant d'être la cause de tous leurs malheurs. Voila ce que m'a dit une patronne de café, une française de Saint Nazaire en Royans en 1944. Je trouvais refuge à l'église et contais mon histoire au curé qui voulut bien m'écouter et m'héberger pour la nuit dans sa cure et je repartis le lendemain matin avec quelques sous que le bon curé m'avais remis.
Croyez, vous aujourd'hui, que j'ai pu oublier ce village où parait-il il faisait " bon
vivre " ? Non jamais.
J'ai redescendu mon grand plateau, j'ai dit " adieu les gars " je reviendrai vous voir.
Je reste présent, témoin de notre histoire et j'adresse aux lecteurs du bulletin tous mes respects de patriote du Vercors et que vive la France heureuse


                                                                  Récit de Georges ALLARD ancien du 6° B.C.A.

(NDLR) Ayant retrouve la liberté, il put rejoindre les forces de la première Armée débarquées le 15 Août sur les côtes de Provence et s'engager à la 9° D.I.C. Affecté au 3° R.A.C., il termina la campagne et fut démobilisé en 1946.

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